Les convictions limitantes

«Rien n’est permanent, sauf le changement» Héraclite d’Éphèse

Selon le dictionnaire*, dans le langage courant, une conviction est une «opinion assurée» une croyance, une certitude qui ne laisse pas de place au doute ni au scepticisme. La conviction s’appuie sur des «preuves», réelles ou intuitives («l’intime conviction»), qui indiquent que l’affaire est entendue, il n’est pas nécessaire de creuser plus.

A l’origine**, la conviction est l’«action de prouver la culpabilité de quelqu’un». Un locuteur certifie que l’autre est coupable. Rien n’est prévu ici pour que le locuteur se pose la question de sa place dans le dispositif qui amène à la conviction. «C’est l’autre qui est coupable, ce n’est donc pas moi, et c’est certain». Face à la crise, la conviction est donc très protectrice pour soi. Elle évite de mettre notre vie en questionnement et parfois en mouvement. Le défaut des convictions est qu’elles peuvent nous couper du vivant, d’une actualisation de nos désirs, de l’incarnation de nos élans profonds.

En Analyse Psycho-Organique, la notion la plus proche de la conviction limitante me semble être celle de contrat. Les contrats dans l’inconscient, les contrats familiaux
et les contrats relationnels sont les articulations qu’une personne fait entre son élan profond et la réalité qui se présente à elle. Ces contrats rendent compte de la façon dont le sujet choisit l’expérience qu’il fait de la réalité.

Voici une illustration qu’en donne Marc Tocquet, analyste psycho-organique*** :
«Voici un exemple de contrat : J’ai envie de boire du jus d’orange. J’ai vu que
maman range le jus d’orange dans le réfrigérateur et lorsque je lui en demande,
elle ouvre le frigo et sort la bouteille de jus d’orange. Un jour je décide, moi, d’ouvrir
le frigo et de me servir ce jus d’orange dont j’ai envie. Et là, je me fais gronder.
Ce que je visais, moi, c’était d’agir moi-même pour boire ce jus d’orange, que maman
me donne quand je le lui demande. A partir de cette expérience, je vais établir
un contrat, qui m’appartient car il y a de nombreux contrats possibles, selon lequel
ce n’est pas bien quand je prends une initiative que je pensais pourtant logique. Il
vaut mieux alors que je m’abstienne, ou que je me batte pour prendre une initiative,
ou que je courbe le dos, ou que je pense à autre chose, ou rêve à autre chose,
ou me rende sourd, ou pique une colère quand je veux quelque chose de façon à
anticiper la mauvaise réaction de l’autre. Je peux intégrer aussi qu’il me faudra
calmer l’autre quand j’ai pris une initiative, ou qu’il me faudra le séduire, etc.
Je crée des conclusions que j’imagine logiques et bonnes pour moi, pour obtenir
ce que je souhaite malgré les difficultés. Ou pour me défendre. Je crée ainsi
un rapport que l’on peut dire imaginaire au monde.
Ce rapport est complexe, mais il contient toujours, plus ou moins enfoui et transformé, mon désir qui demeure agissant, qui préside comme motivation initiale.
C’est ce désir que la psychothérapie cherche à mettre au jour, de façon à ce qu’il
puisse être satisfait de la façon la plus juste possible, la plus respectueuse du sujet.»


* Dictionnaire Le Petit Robert
** J. Bodin, « De la démonomanie des sorciers », p. 543, éd. de 1598 ds R. Hist. litt. Fr., t. 8, p. 493
** « L’Analyse Psycho-Organique. Les voies corporelles d’une psychanalyse », Ed. L’Harmattan, Eric Champ, Anne Fraisse, Marc Tocquet, 2015